GENEALOGIE DE LA FAMILLE DE BIGAULT
FOUR DE PARIS
1995 - A l'initiative de Mesdames Chantal (Savary) de Beauregard, Odile de Sagazan et Elisabeth de Charnacé, l'association pour la sauvegarde du Calvaire du Four de Paris était créée.
 
Gilles de Monclin a pris le temps d'écrire une plaquette retraçant la vie de nos ancêtres à qui ce calvaire est dédié dans cette si belle Vallée de l'Argonne. Ils sont morts au Champ d'Honneur pendant la "Grande Guerre" de 1914-1918, et ce monument honore leur mémoire. C'est grâce à lui que je vous livre quelques extraits de cette plaquette.
ORIGINE DU CALVAIRE DU FOUR DE PARIS
Charles de Bigault de Granrut et sa soeur Lucie, qui avait épousé Maurice de Charnacé et habitait le Château d'Aulnoy, sont à l'origine du calvaire du Four de Paris. Durant la Grande Guerre de 1914-1918, qui venait de s'achever, Charles avait perdu son seul fils Louis et Lucie son deuxième gendre Eugène de Benoist. Le premier, Henri de Noüe, ayant été tué dans un accident d'aérostat en 1913. De plus, une grande partie de leurs biens : maison de famille, usines, bois, avaient été rasés lors des durs combats d'Argonne et de Champagne.
 
Au début des années 20, Charles voulant honorer la mémoire de Louis, proposa avec sa soeur Lucie, d'associer sur un même monument, les autres membres de leur famille victimes de la Guerre. Ils contactèrent leurs cousins : Boullenois de Senuc, Beaumont, Bonnay de Breuille, Dubouché, Mayran, Thierion de Monclin.... L'idée prit corps et le principe du Clavaire fut retenu. Pour le choix de l'emplacement, Charles et Lucie proposèrent une implantation en Argonne, au carrefour du Four de Paris, berceau de leur famille ou ils étaient nés, en bordure du bois familial de la Gruerie, tristement célèbre par ses durs combats de 1915.
En 1792, le Four de Paris était un hameau qui comprenait les bâtiments d'une verrerie construite et exploitée par les Seigneurs Bigault de Boureuilles jusque vers 1850, des maisons pour les ouvriers, une modeste chapelle construite par les moines de l'Abbaye voisine de La Chalade et de l'autre coté de la route une vaste hostellerie relais, avec écuries et granges, à l'enseigne du Père Gobinet.
 
"Loges et calèches de postes et autres voitures. Bon vin, bon logis" !
Charles et Lucie faisant partie d'une famille de Gentilshommes Verriers exerçant leur art depuis des siècles, au milieu de la forêt de l'Argonne, qui offrait un sable pur et le charbon de bois nécessaire. Les Bigault géraient 5 verreries dans la vallée de la Biesme : les Sénades, la Harazée, le Neufour, les Islettes et le Four de Paris ou ils résidaient dans l'ancien relais de Poste. La dénomination "Four de Paris" provenait du type de bouteille produite qui répondait aux standards de la Ville de Paris. Le travail était dur et la concurrence sévère.
 
Le père de Charles et de Lucie : Eugène (1828-1894), qui épousa en 1859, Isabelle de Boullenois de Senuc, et son frère Alfred prirent la décision osée d'éteindre une partie des fours de la vallée, devenus peu rentables et de déporter leur activité dans la banlieue nord de Reims à Loivre. En 1853, ils se portèrent acquéreurs du domaine des Fontaines, château et fermes et édifièrent en bordure du canal de l'Aisne, une verrerie moderne pour répondre au marché des bouteilles de champagne. Leur beau-frère, Henry de Boullenois de Senuc les rejoignit. Avec les millions de bouteilles, d'excellente qualité, produites chaque année, elle fut rapidement célèbre et rentable. Dès 1855, la verrerie Granrut Frères occupe un stand à la première exposition Universelle de Paris. La verrerie du Four de Paris sera fermée en 1884 et celle des Islettes confiée à un cousin Bigault de Granrut.
 
A la fin du XIXème siècle, Eugène racheta aux demoiselles de Bigault de Belvaux, le manoir de Belvaux, situé au croisement des routes au Four de Paris, non loin du relais de Poste. Il fut restauré en 1912 par sa fille Lucie de Charnacé. Eugène se rendit également acquéreur en 1859, des 1500 hectares des bois de la Gruerie, dont il ne reste aujourd'hui que les 38 ares du Calvaire.
 
En 1864, Eugène racheta le domaine de Maison-Rouge, aux Alleux, dans les Ardennes. 600 hectares en partie clos de murs, avec 3 étangs. Il y fit construire la nouvelle maison de famille des Bigault : une maison style Napoléon III comportant autant de portes et fenêtres que de jours de l'année. La maison, le parc, avec un élevage de daims et chevreuils, faisaient de Maison Rouge l'un des plus beaux domaines de France à la fin du XIXème siècle. Lucie s'y maria en 1882. Après la mort d'Eugène, Isabelle y vécut jusqu'à sa mort en 1908, puis le domaine, trop lourd à entretenir, fut vendu en 1910 à Léon de Tassigny.
 
Eugène est mort en 1894 à Loivre, au château des Fontaines et inhumé dans le cimetière des Alleux. A la vente de Maison-Rouge, la tombe fut transférée à Senuc, le pays de son épouse. Charles succéda à son père et reprit le titre de Maître Verrier, d'abord en société avec sa mère et sa soeur Lucie, puis seul à partir de 1899. Il épousa en 1892 Paule de Puget de Barbentane. Ils habitèrent le château des Fontaines à Loivre et le Four de Paris. Ils eurent deux enfants, Jeanne qui épousa Joseph (Savary) de Beauregard et Louis.
 
En juillet 1914, Lucie de Charnacé arriva au Four de Paris pour y passer un mois. Sa fille Marie-Thérèse de Noüe (veuve) et ses enfants la rejoignirent. Les menaces de guerre étaient sérieuses.
 
Lucie écrivait dans ses mémoires :
 
"Revenons à notre départ du Four de Paris. Nous le quittions le 31 juillet le coeur serré nous demandant si on le reverrait ? Arrivés à La Chalade, notre bonne cousine Marthe était sur la route pour nous dire adieu. Nous étions tous très émus."
Au début de la Guerre, en septembre 1914, les Allemands, après la bataille de la Marne, poursuivis par les Français, reculèrent vers l'Est, sur des terrains nus, jusqu'aux reliefs de l'Argonne. Lors de l'invasion, ils avaient évités d'entrer dans ce massif forestier de 70km sur 15km, entaillé de profondes vallées et défilés. Mais fin septembre 1914, ils s'y enterrèrent et les Français firent de même. Ils s'installèrent face à face dans une guerre de position qui dura de longs mois.
 
L'Historique du 150ème relate :
 
"Période à jamais mémorable dans l'histoire du régiment, pendant 7 mois, sous les pluies et dans les boues de l'Argonne, sur un terrain que la poussée de l'ennemi empêche d'organiser convenablement, le 150ème soutient victorieusement une lutte incessante contre les troupes puissamment outillées et entraînées à la guerre de siège.
 
A ses nombreuses mitrailleuses et à ses obusiers du début de campagne, l'ennemi ajoute des engins nouveaux : lance-bombes, lances-mines, pétards, grenades à fusil. Les Français n'ont ni matériel, ni canons de tranchées pour tenir tête à l'ennemi, le régiment ne doit compter que sur la bravoure de ses soldats, la valeur et l'abnégation de ses cadres.
 
Une lutte effroyable se poursuit, chaque jour renaissante, corps à corps furieux, progression pied à pied, mètre par mètre, défense obstinée d'infimes lambeaux de sol de la Patrie. Attaques et contre-attaques se succèdent sans trêve ni repos et le régiment dispute avec acharnement, à l'envahisseur, un sol bouleversé que les sacrifices, rendent chaque jour plus cher.
 
Les attaques se renouvellent constamment toujours de la même manière : une préparation puissante d'obus de gros calibre et de mines anéantit nos tranchées, les boyaux sont vite obstrués, tout renforcement est vain, les fourneaux de mine savamment préparés anéantissent nos frêles barrages et les Allemands s'avancent vigoureusement avec l'appui de leur artillerie de tranchée.
 
Et il se trouva toujours quelques hommes échappés à la mort pour arrêter la marche de l'ennemi, pour contre-attaquer et reprendre en entier ou en partie, le terrain perdu."

Les Allemands, mieux préparés que les Français à la guerre statique, disposaient d'un armement approprié : obusiers, lances grenades, minenwerfers, dont ils firent un large usage pour démolir tous les ouvrages : tranchées, abris, casemates, etc... Autant dire que les bois, dont celui de la Gruerie, furent déchiquetés et toutes les constructions de la forêt, pouvant servir d'abris, furent systématiquement démolies. Le château et la verrerie furent rasés dès 1914. Le manoir de Belvaux tint debout jusqu'en 1918, mais fut ensuite totalement détruit.
 
Un Ardennais, fuyant l'invasion et cherchant un toit, relatait dans ses mémoires :
"En Argonne, à l'intersection de deux routes, une seule maison subsiste (Bellevaux). Toutes les autres sont anéanties. On y va, on y reste. Des brancardiers s'y sont installés et dans une des grandes salles, on dit la messe.
 
C'était une maison agréable et cossue. On peut imaginer les jours faciles que des gens heureux y coulèrent. Pavillon de chasse, des fauteuils confortables offraient, au soir de journées de plein air, un repos aimable aux chasseurs fatigués. Le piano est encore là. J'avoue qu'on s'en sert. Lors des dîners de chasse, j'entends les rires solides de bons vivants qui, par les baies, sous le clair de lune voyaient le plus beau et le plus émouvant paysage : celui de l'Argonne, celui de la noire et mystérieuse Argonne. Pauvre pavillon délabré, abîmé ! On n'y conte plus d'inépuisables histoires de chasse et le gibier n'apparaît plus sur la table."
Les Bigault perdirent tout. Charles, qui n'avait donc qu'un fils pour lui succéder, abandonna ses activités de verrier et partit après la guerre dans le Var, pays de son épouse, reprendre une exploitation. Il fit construire une maison sur les hauteurs de Barbentane, appelée le château de la Montagnette. Cette maison est devenue une école, mais la ferme appartient toujours à l'un de ses descendants.

Louis de Bigault de Granrut, soldat du 132ème RI, écrivait à sa mère le 7 juillet 1915 :

"Ma chère maman, je suis passé hier devant notre pauvre maison. Il n'en reste en effet que quelques pans de murs que la distance ne m'a pas permis de préciser. De la grange, il ne subsiste que quelques bandeaux de torchis du 1er étage qui sont restés collés aux poutres. Le moulin est fauché au ras du sol et le château Bellevaux est toujours debout, en assez bon état. Il en est de même de la maison de l'oncle Léopold."

Le Comte de Hennezel d'Ormois, sous-officier au Service Sanitaire 44 de la Grande Guerre, rejoignant Verdun via Sainte-Ménéhould, fin 1916, relatait dans ses mémoires :

"Les bombardements avaient soufflé les constructions comme des châteaux de cartes, souvent même par simple déflagration des obus. Partout se dressaient des carcasses de bâtiments, habitations, étables ou granges, découpant dans le ciel leurs lugubres enchevêtrements de bois".
La vision d'une de ces ruines m'avait particulièrement frappé. Celle d'un petit château, en bordure de la route au Four de Paris. Un corps de logis carré, flanqué aux angles de petits pavillons aussi carrés. Seule restait l'ossature du manoir et au milieu d'un cimetière de croix blanches, labouré par les obus, l'ancien jardin entourant la propriété. Comme fond de tableau, la pente sud-ouest du bois de la Gruerie, hérissée de troncs d'arbres déchiquetés à quelques mètres au dessus du sol.
 
Le poste de secours du Four de Paris se trouvait dans les cagnas creusées dans le talus, de l'autre coté de la route. Les tranchées allemandes de la Haute Chevauchée, dominaient si bien certains endroits du chemin qu'il avait fallu, pour les dérober à la vue de l'ennemi, les camoufler avec des branchages. J'avais pris plusieurs photographies de ce paysage de mort."
 
Et dans ses notes de 1945 :

"En contemplant il y a 29 ans, les ruines de ce château, je ne me doutais pas que sa propriétaire, la Baronne de Charnacé, née Bigault de Granrut, deviendrait un jour la grand-mère de ma fille après son mariage avec le Vicomte de Noüe."

Note : Renée de Hennezel épousa Guy, l'un des 4 fils d'Henri de Noüe (cité sur le calvaire).
L'EDIFICATION DU CALVAIRE ET L'INAUGURATION
Le calvaire fut donc érigé au croisement des départementales N°67 et 38, en limite de la commune de Vienne-le-Château, à l'emplacement même du seuil de la maison des Bigault, en conservant les marches du perron et une plaque de fonte.
 
Une croix de 6 mètres fut taillée dans un chêne de la propriété et posée sur une socle en pierre dans laquelle ont été gravés les 14 noms.
 
Le Christ fut acheté à la Procure générale du Clergé.
 
Les lettes, gravées dans la pierre par Jules Pierrard de Sainte-Ménéhould, citent :
 
- sur la face antérieure
 
A LA MEMOIRE
 
DES COMBATTANTS FRANCAIS
 
TOMBES DANS LA GRUERIE
 
1914 - 1918
 
R. I. P

- et sur deux faces :
 
CALVAIRE ERIGE EN 1926 PAR MR CH DE BIGAULT DE GRANRUT
 
ET SA SOEUR LA Bne DE CHARNACE
 
EN SOUVENIR DES MEMBRES DE LEUR FAMILLE TOMBES AU CHAMP D'HONNEUR.
 
A ET C. D'OLLENDON
 
CAPnes L ET H DE MONCLIN
 
Ss Lt A DE MONCLIN
 
Aspt E MAYRAN
 
Lt J DE BREUILLE
 
CAPne DE BOULLENOIS DE SENUC
 
L DE BIGAULT DE GRANRUT
 
CAPne H DE NOUE
 
CAPne E DE BENOIST
 
M DE BOULLENOIS DE SENUC
Durant la deuxième guerre mondiale, Isabelle de Benoist, fille de Lucie de Charnacé et épouse d'Eugène de Benoist, perdit ses trois fils pour faits d'arme. Après la Guerre elle demandé l'inscription de leurs noms sur le Calvaire :
 
Lt JULES DE BENOIST
 
CAPne GHISLAIN DE BENOIST
 
CAPne HENRI DE BENOIST
 
La cousine des frères d'Ollendon, Adrienne de Beaumont, souhaita aussi l'inscription de son mari :
 
Ct E DE BUYER
 
Militaire de carrière, tué durant la campagne de France en Juin 1940.
 
Monseigneur Tissier, Evêque de Chalons, autorisa la construction de ce monument en ces termes :
 
"Madame la Baronne,
 
Je suis très touché du sentiment délicat avec lequel vous avez voulu me mettre au courant de votre projet de calvaire au Four de Paris.
 
La croix sera bien placée à cet endroit qui fut témoin de tant d'héroïsme et de tant de souffrance. Oui, que Mr Le Doyen de Vienne-le-Château la bénisse en mon nom.
 
Je vous remercie, votre famille et vous, de ce nouveau geste si religieux qui prolonge celui de La Harazée et je me ferai un devoir de prier à toutes vos intentions comme à celles de tous les morts de la Gruerie."

Il fut inauguré le 28 août 1926, à 15 heures, en présence des membres des familles et de nombreux habitants de la vallée venus malgré les travaux de la moisson. La cérémonie commença par le chant du Vexila Regis, entonné par un groupe de jeunes filles. Ensuite l'Abbée Pilliot, doyen de Vienne-le-Château, a béni le calvaire et l'Abbé de Bigault, curé de Valmy, prononça un discours émouvant. Il disait :

"La France d'aujourd'hui, qui a connu et aimé ses libérateurs d'hier, ne veut pas que la France de demain les méconnaisse : leur histoire est trop belle pour mourir dans la nuit de l'oubli, leurs bienfaits sont trop éclatants pour permettre l'ingratitude. Les monuments partout élevés en leur honneur, disent aux générations futures leur glorieuse mémoire, et comme ceux des martyrs, leurs noms défieront l'usure des temps."

Depuis, les 26 épicéas plantés cette même année, par Jules de Benoist en arrière de la croix, ont enveloppé le monument dans un grand théatre de verdure, effaçant les derniers vestiges de tranchées, boyaux, ruines, arbres broyés et redonnant à ce lieu isolé dans cette immense forêt la sérénité propice à la reflexion.
 
Avec les années, le monument fut un peu délaissé, la croix avait subi quelques dommages et le terrain servait aux bucherons pour stocker des arbres. Il fallait agir. Une Association Familiale fut créée, en 1995, à l'initiative de Chantal (Savary) de Beauregard, Jean et Elisabeth de Charnacé, Yann et Odile de Sagazan. Leur énergie a permis la restauration du monument et la sensibilisation de la famille.
 
En 1996, une croix en métal remplaça le bois. La pierre fut nettoyée et les noms repeints.
 
En 1999, un épicéa cassé par la tempête, tomba sur la croix déformant un bras qui fut aussitôt réparé.
 
En 2005, le Souvenir Français accepta de supporter l'entretien du site.
 
En 2007, quelques travaux d'entretien se révèlent indispensables. Il faut abattre les sapins d'origine et replanter de nouveaux plants.
 
A la fin des années 90, deux réunions familiales au Four de Paris permirent aux descendants et cousins de se réunir et de mieux se connaître.
 
Le 21 septembre 2004, Jean de Charnacé décédait dans sa propriété de La Houssière à Aulnoy. Petit-fils de Lucie de Charnacé, il avait repris avec beaucoup de dévouement, et après son frère Paul, le devoir de souvenir qu'elle avait initié en érigeant le calvaire.